L’étoffe des souvenirs

« Plus j’écris, plus la mémoire me revient. Comme si l’oubli avait été si profond qu’il fallait le travail de l’écriture, de la mémoire volontaire, de la recherche volontaire dans le passé, des images, des souvenirs, des visages, des anecdotes, même des sensations, elles reviennent. De là ma théorie que c’est une écriture inépuisable. On ne peut pas dire, mais on n’aura jamais tout dit. On peut dire à chaque fois davantage »

Jorge Semprun

 

 

Chercher à interroger ce qui dans l’intime de la mémoire concerne le plus grand nombre. Tenter de traduire sur un plateau cette sédimentation du temps qui, paradoxalement, ne fige pas le souvenir, matière vivante, fluctuante, parcellaire voire contradictoire. Se souvient-on ainsi de tout ce que l’on a vécu ? A-t-on vécu tout ce dont on se souvient ? Comment happer une mémoire vulnérable, qui s’émiette ? Comment exprimer un souvenir parfois réduit à une impression, une sensation, un visage, une odeur ? Comment reconstituer sa propre histoire ?

 

Le Grand Voyage est ainsi la deuxième partie d’un triptyque que le tour du Cadran, compagnie de théâtre, consacre à la mémoire et au temps sous le titre générique L’étoffe des souvenirs.

 

Moby Dick, une obsession, une variation autour de l’œuvre de Melville, créé en novembre 2012, en constitue la première partie. Un grand voyage là aussi dans le souvenir d’Ismaël, le seul survivant du naufrage qui suivit le combat légendaire entre le capitaine Achab et la monstrueuse baleine blanche.

 

Le troisième volet se nommera I feel good, comédie hospitalière, un texte de Pascal Reverte passé un temps dans un service de réanimation, diagnostic vital engagé. « Alors c’est donc ça l’antichambre de la mort. Pas un couloir avec au fond une lumière blanche. Mais cinq musiciens noirs qui apparaissent et disparaissent au fil de mes doses morphiniques. Cinq musiciens noirs qui n’en finissent pas de finir un morceau funky incandescent. James Brown !  I feel good ! Fallait nous le dire que c’était ça l’antichambre de la mort. Putain, c’est trop funky ici ! »

 

Ces trois spectacles autonomes sont conçus conjointement par une même équipe artistique et se nourrissent donc mutuellement dans la conception, l’écriture et la scénographie. Ainsi, les univers se répondent, se font échos, se complètent, se recoupent dans un projet au long cours : explorer les limbes du souvenir, trouver ce point de rencontre entre le temps et la mémoire où le passé se recompose au présent.